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Violences sexuelles, inceste : une psychologue vous répond 

8 min de lecture
Publié le 30.09.2021 à 15h34 
(mis à jour le 06.10.2021 à 10h58)

Patricia Chalon est psychologue et présidente d'Enfance Majuscule, une association qui lutte pour la bientraitance et la défense des droits des enfants. Elle répond à nos questions sur les violences sexuelles chez les enfants et l'inceste.

LMDM- Est-ce répandu, dans les cas d’incestes, que les mères dénoncent leurs conjoints ?

Patricia Chalon - Il y a différents cas de figure, et c’est compliqué de s’y retrouver. Il y a des femmes qui ne dénoncent pas. Il y a des femmes qui dénoncent et qu’on ne va pas croire. Il y a des femmes qui ne voient pas. Ce qui est formidable dans le cas de Sylvaine, c'est que non seulement elle avait fait de la prévention, mais également elle a cru tout de suite ses enfants, et le père a avoué ses crimes. Ça a permis immédiatement de mettre en place quelque chose de bien traitant pour les enfants pour qu’ils soient pris en charge dans de bonnes conditions. Cette maman est extraordinaire, c’est un exemple. Son témoignage est important : il permet aux autres mamans de se dire : « c’est possible » 

Comment reconnaître que son enfant a été abusé ? Quels sont les signes d’alerte ? 

De manière générale, quand on connaît bien son enfant, on va discerner un changement de comportement. Dans le cas d’une violence faite à un enfant, on va avoir un enfant qui va changer totalement de comportement. Avec des signes un peu bizarres, un enfant qui devient turbulent, qui ne dort plus, qui refait pipi au lit, dont les résultats scolaires chutent. Il faut un peu s’alerter sur tout changement de comportement. Il y a des enfants qui vont se renfermer au contraire, qui ne parlent plus. Ne pas hésiter à aller voir un professionnel aussi, si l’on remarque que son enfant a changé de comportement sans qu'on comprenne pourquoi.

Comment sensibiliser mon enfant au sujet de l’inceste, l’aider à apprendre que certains gestes sont interdits sans pour autant l’angoisser ? 

Très vite, on peut parler de son corps à un enfant. Déjà à 3 ans, on a expliqué à son enfant qu’il peut se laver seul, que personne d’autre ne peut le toucher. Il peut se laver le sexe seul comme on lui a appris. Il faut lui dire que son corps lui appartient, et que personne n’a le droit de le toucher. On leur apprend la notion d’intimité : "c’est ton corps, tes parties du corps, c’est à toi" D’ailleurs, on ne doit pas forcer un enfant à faire des bisous quand il n’en a pas envie. Le plus difficile c’est de rassurer l’enfant, lui dire "la majorité des grandes personnes sont bien traitantes, malheureusement il y a des gens qui ne sont pas bien traitants, et qui voudraient te faire des choses qui ne font pas du bien" J’ai une phrase qui revient et que je trouve importante de dire à un enfant : "si quelqu’un fait quelque chose qui te fait peur, qui te fait mal, qui te fait honte, tu en parles" 

À partir de quel âge doit-on leur en parler ?

Dès tout petit. Dès qu’ils peuvent commencer à se laver tout seul. Aujourd’hui il y a de plus en plus d’outils, de livres, de chansons, qui parlent du corps, de comment s’est fait, etc. Il faut s'en servir !

Maman d’un bébé de 9 mois. J’ai été victime d’inceste. Je ne laisse personne s’approcher de mon enfant. Comment gérer ma peur de l’inceste avec mon bébé ?

Il y a une peur viscérale chez cette maman car il lui est arrivé quelque chose de terrible. Il faut se faire aider, pour essayer de comprendre que ce qui lui est arrivé à elle n’arrivera pas forcément à son enfant. Que les papas ne sont pas tous comme ça, que les gens autour ne sont pas forcément malfaisants. Que protèger son enfant, c’est très bien. Mais cette terreur qui l’anime, doit être épouvantable pour elle donc il faut qu’elle se fasse accompagner.

Quelles sont les conséquences pour les enfants ayant subis de telles violences ?

Cela dépend : comment les enfants ont été entendus ? Comment les violences ont été traitées, ou pas ? Si rien n’est fait, il y a de nombreuses conséquences gravissimes. Certains vont cadenasser les souvenirs dans un coin de leur cerveau, c’est l’amnésie traumatique, faire comme si ça n’avait pas existé. L’esprit se protège, pendant 10, 20, 30 ans, et à l’occasion d’un événement -naissance, mariage, etc- ou d’une émission, d'un livre, il y a quelque chose qui se débloque, et alors c’est un tsunami terrible. Il peut se passer aussi que la personne devenue adulte a des comportements totalement toujours inadaptés. Il y a quelque part dans l’esprit et dans le corps inscrit que les gens, la société, les rapports humains, sont tout à fait dégradés, néfastes, et qu’il faut s’en protéger ou les agresser.

Quand on est adolescent et victime d’inceste et que les parents ne nous croient pas, vers qui se tourner ?

Il y a forcément quelqu’un qui va vous croire. La famille proche, quelqu’un de confiance, un instit, un prof, un.e ami.e, les parents d’un.e ami.e. Car le copain à qui l’on va raconter cette histoire a peut-être autour de lui des parents bien traitants qui peuvent entendre ce que dit cet enfant. Il faut en parler jusqu’à ce qu’on te crois. Il y a aussi le 119, le numéro national écoute enfance maltraitée. Pour les enfants, ils sont traités en priorité. 

Les professeurs sont-ils sensibilisés, formés à ces questions ?

Non, les psys non plus d’ailleurs ! Les professionnels, globalement. Nous on se bat depuis des années pour qu’il y ait une formation. Il y a de plus en plus de gens formés à l’Éducation Nationale, mais il y a encore trop de gens qui ne sont pas formés. Par contre, sur la sensibilisation, ça évolue beaucoup. La parole se libère, on s’aperçoit que c’est un phénomène épouvantablement répandu. On parle de 3 enfants par classe victimes, mais nous pensons que ce chiffre est largement sous-évalué. Il faut que les psys, les médecins soient formés. Le besoin de formation de tous les professionnels de l’enfance est énorme, pour que la parole soit vraiment bien entendue. Il y a des lieux spécifiques de recueil de la parole de l’enfant, qui réunissent la police, le psy, le médecin etc. : tout le monde est là pour recueillir une fois la parole de l’enfant. Moins il y a d’intervenants, mieux c’est pour l’enfant.

Quand il s’agit d’inceste et de pédocriminalité, par qui sont commis les crimes le plus souvent ?

98% des crimes sont commis par des hommes. Ce sont les pères, les oncles, les grands-pères. C’est des fois très difficile quand ce sont les grands-pères car ils ne sont pas passés à l’acte avec les enfants mais ils le font avec les petits-enfants, et parfois les parents ont du mal à y croire car ça ne leur est pas arrivé à eux. 

Est-ce que l’étape de la justice est essentielle pour se reconstruire ?

Il y a différentes théories. La justice va mettre un cadre, va dire « ça a existé, cet homme a été puni, il est coupable » donc ça permet de mettre un cadre sécurisant. Mais pour certaines victimes, passer par la justice est tellement terrorisant, qu’ils s’en sortent avec le cadre psy seulement. Pour moi, le cadre de la justice est fondamental, mais on ne va pas culpabiliser les gens qui ne peuvent pas le faire.

À quand l’évolution des sanctions ?

Il y a des choses qui changent et qui vont dans le bon sens. Le viol incestueux est reconnu. On ne demande plus le consentement à un enfant jusqu’à 18 ans en cas d’inceste -15 ans pour les victimes de pédocriminalité. Avant, on pouvait dire que l’enfant était consentant car il n’avait pas refusé… Maintenant, il n’y a plus de débat. Pour tout acte ! Je voudrais que ceux qui nous écoutent prennent bien conscience de ça : le viol incestueux, c’est une pénétration par tous moyens, dont les pénétrations buccogénitales. Ils sont dans le viol incestueux en faisant ça. C’est passible des Assises et de sanctions très lourdes. Il y a de plus en plus de sanctions très lourdes. Il y en avait peu, comme la parole circulait peu, on croyait peu, les sanctions étaient légères. J’espère de tout mon cœur que la conscience venant va faire évoluer ça. L’affaire Kouchner, les livres qui sont parus, etc vont faire du bien. Les sanctions seront de plus en plus dures.

J’ai été victime d’inceste enfant, j’ai très peur de devenir un jour mère.

C’est normal d’y penser. Il faut se faire aider pour comprendre qu’on ne va pas répéter ce qu’on a vécu, et qu’il n’y a pas que des pères incestueux. Mais il faut effectivement se faire aider, on peut « bloquer » à tomber enceinte. Ce que je veux dire aussi c’est que ce qui arrive aux victimes, c’est une blessure immense. Mais comme toutes les blessures, on peut cicatriser. Ça ne veut pas dire que les cicatrices vont disparaître, mais elles peuvent être non-violentes, ne plus faire mal. Mais pour ça il faut les réparer. 

La rédaction de La Maison des Maternelles