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Procès du 13 novembre : quel suivi pour les enfants orphelins ?

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Publié le 14.09.2021 à 11h00 
(mis à jour le 14.09.2021 à 11h04)

Hélène Romano est psychologue et auteure notamment du livre « Accompagner le deuil en situation traumatique » aux éditions Dunod. Elle nous parle de l’accompagnement psychologique des enfants lors de procès, notamment celui du 13 novembre actuellement en cours.

LMDM - Lors d'un procès où l’un parent est victime, l'enfant intervient-il d'une manière ou d'une autre ?

Hélène Romano  - Un procès est couteux à tout niveau : psychique, temporel, financier et il intervient le plus souvent des années après les faits. La justice ne parle pas d’enfant mais de « mineur » et l’audition d’un enfant est laissée à la décision du magistrat président du procès. Habituellement quand il est « capable de discernement » il peut témoigner si le Président est d’accord mais la loi ne fixe pas d’âge pour préciser ce fameux « discernement ». Dans le cadre de ce type de procès l’enfant est généralement « partie civile » c’est-à-dire partie au procès ce qui signifie qu’il a accès (via son avocat) à la procédure et qu’il peut demander « réparation » du préjudice subi.

Un procès peut être très impressionnant et la majorité des magistrats ont à cœur de ne pas traumatiser l’enfant. S’il ne veut pas ou ne peut pas témoigner (un bébé par exemple), il est normalement représenté par un avocat d’enfant (désigné par le Bâtonnier, responsable des avocats, à la demande d’un juge). Un psychothérapeute peut aussi témoigner du vécu de l’enfant avec son accord et celui du Président. Certains enfants confient ainsi une lettre à leur avocat, d’autres peuvent témoigner en visio pour ne pas être exposés directement à l’auteur des faits. 

Comment et par qui sont suivis ces enfants lors des procès ?

Au niveau psychologique rien n’est prévu de spécifique pour le suivi psychologique sauf dans les cas très médiatique, comme le procès des attentats de novembre 2015 qui a lieu actuellement. Si l’enfant a un suivi psychothérapeutique, le procès est un moment important, source de souvenirs traumatiques qui peuvent être envahissants (« reviviscences ») et le thérapeute est un soutien précieux. Mais il y a là une très forte inégalité : les prises en charges thérapeutiques ne sont pas remboursées (sauf dans certains cas exceptionnels via les assurances) donc de très nombreux enfants restent sans aucune explication, ni soutien, ni espace pour exprimer tout ce qu’ils ressentent.

Vous-même, vous accompagnez des enfants lors de procès ?

En tant que psychothérapeute spécialisée auprès de blessés psychiques, le suivi dans le cadre de procédures judiciaires est mon quotidien et aux différents moments des faits. À « t=0 » quand le crime est commis, dans les jours qui suivent pour le soutien lors des obsèques ou dans les mois qui suivent, dans le cadre de la psychothérapie.

Les procès ayant souvent lieu des années plus tard en raison de la durée des enquêtes, il est fréquent que la thérapie se soit terminée et que l’enfant, souvent devenu adolescent ou jeune adulte, reprenne contact à ce moment-là. Habituellement, surtout avec les plus jeunes, j’essaye d’obtenir l’autorisation d’aller au tribunal avant avec l’enfant (s’il est d ‘accord bien sûr) pour repérer les lieux, lui expliquer ce que sont ces personnes en noir (les avocat.e.s) où sera l’accusé dans la salle d’audience, comment s‘organise le procès (jurés, place de chacun dans la salle, qui peut parler et quand, etc.) L’idée est de lui permettre de se faire une représentation, même s’il y a toujours un décalage avec la réalité pour éviter de le laisser dans un vide très angoissant. Ensuite je m’adapte. Si je ne suis pas auditionnée je peux rester à sa demande auprès de lui lors du procès s’il est présent et/ou le voir en consultation au cours du procès. Si je suis auditionnée je n’ai pas le droit d’être dans la salle avant d’être entendue et les auditions des experts ou témoins sont souvent en milieu de procès.

Suivez-vous des enfants au procès du 13 novembre actuellement en cours ?

J’ai suivi plusieurs enfants orphelins suite aux attentats avec des contacts repris depuis l’annonce de la date du procès et un soutien qui va s’organiser, à leur demande, tout au long des mois à venir. Mais je voudrais préciser que tous les adultes sont aussi des enfants et que face à un événement traumatique il y a souvent beaucoup de choses vécues (positives ou non) dans l’enfance qui ressurgissent. Autrement dit même les adultes que j’ai pris en charge ont une part d’enfant blessé qui s‘est exprimée (sentiment d ‘insécurité, d’impuissance, bouleversement de leurs croyances) et il a fallu apaiser cet enfant en eux qui souffraient (et qui pour certains souffre toujours).

Un traumatisme ne s’efface pas, il ne se répare pas et il est important de l’expliquer. Il s’apprivoise. La « résilience » ce n’est pas l’oubli, c’est la mise en mémoire et le fait d’être moins bouleversé face aux reviviscences. Un malentendu majeur est le fait de croire que le procès « répare » comme on entend souvent : « j’ai besoin du procès pour faire mon deuil ». Mais la justice est là pour appliquer le droit (avec toute la subjectivité des magistrats), elle n’est pas là pour réparer les victimes. La réparation judiciaire n’est pas la restauration psychique. Si les victimes sont bien préparées à cela, elles ne s’effondrent pas quand des auteurs sont dans le déni, la provocation, les revendications, si le procès ne permet pas d’apporter de réponses à leurs questions et si le jugement va à l’encontre de leur espoir au niveau des sanctions. Autrement le procès les blesse davantage, voire même, peut les traumatiser.

Marion Cousin