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Ma fille est née sous les bombes en Ukraine

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Publié le 01.04.2022 à 14h19 
(mis à jour le 30.05.2022 à 17h03)

Après un parcours de 17 ans de PMA, Manuella et Loïc se lancent dans une GPA, en Ukraine. Mais avec le début du conflit, ils ont dûbraver les bombardements pour aller chercher leur enfant. 

Un combat pour devenir parents

Après 17 années de procréation médicalement assistée (PMA), de doutes, d'espoirs, de découragement, Manuella et Loïc, toujours déterminés à devenir parents, décident de se tourner vers la GPA. Le couple choisi l’Ukraine, comme nous l’explique Manuella : 

« En France, la GPA n’est pas légale et aux États-Unis les prix sont extrêmement élevés. Nous n’avons pas de gros moyens, ce n’était pas possible pour nous. Quand j’ai découvert que ce dispositif était légal en Ukraine pour les couples hétérosexuels mariés, avec un problème de santé réel et que c’était très bien encadré, je me suis dit pourquoi pas. Le coût restait élevé mais envisageable. Nous avons dû pendant quelques années cumuler chacun 2 à 3 emplois pour pouvoir financer cela. Pour moi, c’était la seule possibilité de devenir maman. »

Le couple se lance dans l’aventure en août 2020 et le 29 juin 2021, le test de grossesse de Natalia, la mère porteuse, est positif. Manuella nous raconte cette grossesse vécue à distance, et les liens qui se tissent avec Natalia, la mère porteuse : 

« Notre amitié s’est construite au fur et à mesure de la grossesse. On a pu assister en visio à la 1èreéchographie.À partir de là, on a créé un groupe whatsapp avec Natalia et avec l’aide de Google translate, on a commencé à nouer une relation. On s’écrivait une fois par semaine environ. On a pu se rendre à Kiev pour assister à l’échographie du 2èmetrimestre. Ça a encore plus renforcé nos liens. Dès qu’on s’est vus, on s’est serrés dans les bras. L’émotion était importante. »

L’accouchement était prévu le 3 mars. Manuella et Loïc décident de se rendre à Kiev dès le 19 février pour être sûrs d’être là pour la naissance de leur fille, Mila. À ce moment-là, personne ne se doutait qu’une guerre allait éclater, comme en témoigne Manuella : 

« Il y avait plein de monde dans la rue comme dans n’importe quelle grande capitale. On avait trouvé un appartement en centre-ville. Kiev était une ville en mouvement. La veille au soir du conflit, on était dans les bureaux de notre coordinatrice ukrainienne, on lui disait que nous adorions la ville, on avait au restaurant… Aucun ukrainien ne se doutait que la guerre allait éclatée. » 

Une naissance sous les bombes

Mais dans la nuit du 23 au 24 février, Manuella entend une première explosion, puis 15 minutes après, une deuxième. Tatiana, leur coordinatrice sur place, lui envoie un message : « Poutine a déclaré la guerre 😭 ». Malgré le danger, le couple s’organise pour rester en Ukraine jusqu’à la naissance de leur fille : 

« On est restés calfeutrés dans notre appartement. Tous les soirs, on descendait dans le bunker de l’immeuble et on passait la nuit avec les autres habitants de l’immeuble qui nous ont pris sous leur aile.  On ne sortait que pour faire quelques courses, on longeait les murs. Les rues de Kiev étaient vides, c’était impressionnant… »

De son côté, Natalia est, elle aussi, en sécurité. Son mari a pu l’installer dans un appartement à proximité de la maternité. 3 jours plus tard, elle est prise en charge par la maternité et 1 semaine après le début du conflit, le début du travail commence : la petite Mila s’annonce. C’est le moment pour Manuella et Loïc de quitter leur appartement pour rejoindre la maternité. Un trajet qui marquera Manuella : 

« Je me souviendrais toujours de ce trajet. On a mis 40 minutes pour arriver. On était arrêté par des check-points toutes les 2 secondes. Ça a été le transport le plus angoissant de ma vie. J’avais des spasmes de vomissement tellement j’étais paniquée. Il y avait des croix anti-char, des hommes en kalachnikov, des barricades faites avec les moyens du bord (palette, bus mis en travers de la route). On s’est rendu compte de la réalité de la guerre. C’était hyper flippant. »

Le couple arrive finalement à assister à la naissance de leur petite Mila. Manuellapu tenir la main de Natalia tout du long du travail et couper le cordon quand Mila est née. Malgré les bombardements, l’équipe médicale a fait son possible pour faire de ce moment un moment merveilleux pour les jeunes parents :  

« Le médecin, Sergueï, a été formidable. Il avait mis la Marseillaise, la version de Mireille Mathieu. Juste après sa naissance, on nous a installé dans une chambre à côté et j’ai pu faire du peau-à-peau avec Mila. Mais 4h plus tard, on a dû descendre au sous-sol car les bombardements avaient repris. Quand on est remonté en chambre pour la nuit, ils avaient scotché les fenêtres pour éviter que les bris de verre ne volent en éclat en cas de bombardement. On devait rester dans le noir pour ne pas attirer l’attention. J’ai dû préparer mes premiers biberons et changer les premières couches de Mila à la lumière du portable. »

Le périple pour revenir en France

Le lendemain, le pédiatre fait les papiers de sortie. Mila a 20h quand elle quitte la maternité. La famille doit rapidement rejoindre le convoi organisé par l’ambassade à l’autre bout de la ville. Un retour compliqué comme en témoigne Manuella : 

« Pour sortir de Kiev, il y avait 300km de bouchon. Notre bus roulait à contre sens pour remonter les files de voiture. On a roulé de 12h30 à 3h30 du matin, jusqu’à Ternopol. Là-bas, on a dormi dans un camp de réfugiés aménagé dans des salles de classe. Heureusement, on avait tout prévu en termes de lait, d’eau et de couche et j’avais un couffin pour Mila. En tout, on a mis 3-4 jours pour atteindre Varsovie. Ce qui était étonnant, c’était le silence de Mila. On aurait dit qu’elle était en mode avion. Elle ne demandait rien pendant 4-5h, comme si elle savait que ce n’était pas le moment… »

Natalia, refusant de quitter l’Ukraine, a suivi le convoi mais s’est arrêtée à Ouman. C’est devant une station essence que Manuella dit au revoir à celle qui a porté son enfant. Des adieux trop brefs comme le regrette Manuella :  

« Il faisait très froid dehors. Avec un nourrisson, nous ne pouvions pas rester dehors trop longtemps. Son mari est venu la chercher. Il m’avait apporté une magnifique rose, un doudou pour Mila et un bocal de bonbons. On ne voulait pas les laisser sur place. On leur a proposé de venir en France avec leur famille. Mais ils ont refusé. Ils voulaient rester pour défendre son pays. Depuis, on s’envoie des messages tous les jours. Ils vont bien. Natalia fait partie de la famille pour nous. C’est une sœur de cœur. »

Si Manuella, Loïc et la petite Mila sont désormais à l’abri, c’est aujourd’hui un combat administratif qu’ils vont devoir affronter. Compte tenu des circonstances, ils n’ont pas pu obtenir les papiers nécessaires pour la reconnaissance de la filiation entre eux et leur fille. Aujourd’hui, légalement, Loïc est le père de Mila et Natalia, sa mère alors que génétiquement, Manuella est la mère de Mila. Situation ubuesque qui écœure Manuella : 

« Quand on a quitté l’Ukraine, une personne de l’ambassade nous avait assuré que tout serait régularisé avec une procédure simplifiée compte tenu des circonstances…  Il n’en est rien. La France et l’Ukraine se renvoient la balle. Il faudrait une dérogation ministérielle mais tout le monde s’en fout. Ça entache notre joie d’être parent. On a le sentiment que Mila est née dans l’illégalité alors que tout était légal. Je suis écœurée, après tout ce qu’on a vécu, j’aurais apprécié que la France nous aide. »

La rédaction de La Maison des Maternelles