france.tv

Les troubles neurovisuels, trop souvent méconnus

4 min de lecture
Publié jeudi dernier à 17h46 
(mis à jour vendredi dernier à 09h48)

Sylvie Chokron est neuropsychologue, directrice de recherche au CNRS et responsable d’un service à l’hôpital Fondation Adolphe Rothschild à Paris : elle répond à nos questions sur les troubles neurovisuels.

LMDM - Ces troubles de la fonction visuelle - dit « troubles neurovisuels » - sont encore peu connus du grand public. De quoi s’agit-il ?

Sylvie Chokron : Tout le monde croit qu’on voit avec nos yeux, mais nos yeux ne voient pas : ils captent l’information. Ce qui permet de voir comme on voit -d’analyser, reconnaître, mémoriser- c’est notre cerveau. On peut être incapable de faire tout ça en ayant des yeux qui marchent très bien mais un cerveau ne tire pas partie de ce que les yeux ont pris en photo, à cause de lésions dans la zone concernée du cerveau. On peut donc être aveugle avec des yeux parfaits ! Les yeux vont donner des troubles de l’acuité visuelle, là où les atteintes cérébrales de ces régions qui gèrent la vision vont donner des troubles qu’on appelle neurovisuels. Il y a à peine 20 ans, quand j’ai connu Flora, le terme n’existait même pas ! Maintenant au moins on a un terme, et on sait, on a le recul. On peut traiter ces troubles, on peut apprendre à voir à des enfants ou adultes qui ont des troubles neurovisuels. On peut « restaurer » un chemin dans le cerveau qui va prendre en compte les informations visuelles, les traiter, les reconnaître et permettre à l’enfant d’interagir avec son environnement.

--

Quel est le lien entre ces troubles de la vision et des signes autistiques chez un enfant ? 

Il faut comprendre que dans le diagnostic d’autisme, l’élément qui pèse le plus lourd c’est l’absence de contact visuel. On a pris pour habitude de dire qu’un enfant qui ne regarde pas dans les yeux un adulte est un enfant qui fuit le contact, qu’il a un trouble de l’interaction. Mais on oublie que regarder quelqu’un dans les yeux est avant tout un processus visuel. Si vous ne pouvez pas contrôler vos yeux, si vous ne pouvez pas fixer, que vous ne reconnaissez pas les visages ni les émotions, il n’y a aucune raison que vous alliez regarder les yeux de quelqu’un. Donc avant de poser un diagnostic d’autisme sur un enfant qui a un trouble du contact visuel, il faut se poser la question d’un trouble neurovisuel, de manière systématique. Ce que préfère regarder le bébé, c’est un visage. S’il ne regarde pas ce visage, ce n’est pas qu’il ne veut pas. Jusqu’à 3, 4 mois, les bébés n’ont pas le contrôle de leur mouvement oculaire. Il ne peut pas le faire. Avant d’aller poser des diagnostics de troubles graves dans l’interaction comme l’autisme, ou des troubles graves du développement, il faut aller vérifier que le bébé peut utiliser son regard, c’est crucial !

Est-ce que la prise en charge des troubles neurovisuels peut faire disparaître des traits autistiques chez un enfant ou même chez un adolescent ?

Oui, et ce qui est magique avec cette prise en charge, c’est qu’il n’y a pas de limite d’âge. On a reçu des enfants grands, des ados, même des adultes qui avaient des comportements autistiques à qui on a appris à voir, et qui se sont mis à regarder les gens, à comprendre les émotions, on leur a appris à traiter les visages, interagir avec eux. Le problème de ces gens c’est qu’ils ont été diagnostiqués autistes, ils ont grandi comme des autistes mais ne l’étaient pas. Du moment où va leur réapprendre à voir, on va rétablir l’interaction. C’est une révolution pour les parents. Il faut comprendre que la vision est le socle des apprentissages et des interactions. Quand vous ne comprenez pas ce que vous voyez, que vous ne pouvez pas utiliser votre vision, que vous avez un sens que vous n’utilisez pas car vous ne comprenez pas à quoi il sert, vous ne pouvez pas apprendre à lire, écrire,  compter, faire des gestes etc. Un enfant qui a des troubles neurovisuels est susceptible d’être diagnostiqué soit autiste, soit dys ou multidys.

Est-ce que tous les troubles dys peuvent être guéris grâce à votre prise en charge ?   

J’ai l’habitude d’expliquer aux parents que c’est comme les joueurs de loto. Tous les gens qui gagnent ont joué, mais tous ceux qui jouent ne gagneront pas. Pour les troubles autistiques et dys, c’est la même chose. Tous ceux qui ont des troubles autistiques ou de dys, peuvent avoir des troubles neurovisuels mais ce n’est pas le cas de tous les enfants. Par contre, même quand les autistes ou dys n’ont pas véritablement de troubles neurovisuels ils ont souvent des particularités -les autistes sont très attirés par la lumière, les objets qui tournent. Donc je pense que cela vaut le coup, de manière systématique, quand un enfant ne se développe pas comme il devrait, que ce soit des troubles des apprentissages ou de l’interaction, il faut en premier lieu vérifier non pas uniquement l’acuité visuelle mais ce qu’on appelle la fonction visuelle, la façon dont il utilise sa vision, en amont du diagnostic.

La rédaction de La Maison des Maternelles