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"Les enfants placés sont les grands oubliés de cette crise"

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Publié le 29.03.2020 à 19h27 
(mis à jour le 30.03.2020 à 16h33)

Le confinement complique le quotidien des enfants placés dans les foyers et les familles d’accueil. La crise engendrée par le Covid-19 frappe de plein fouet le système public de protection de l’enfance, déjà sous tension. 

 

La crise sanitaire engendrée par le coronavirus et le confinement a obligé le système public de la protection de l’enfance à réagir dans l’urgence. Une situation difficile, qui intervient dans un contexte déjà très compliqué pour ces services. Interrogé par La Maison des maternelles, Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance et de l'association SOS Enfants Placés, se dit très inquiet : 

« Cette période met en lumière des dysfonctionnements importants. Nous recevons énormément de mails chaque jour venant d’éducateurs ou de familles d’accueil. Nous sommes inquiets pour les enfants qui viennent d’être placés dans des familles d’accueil où le contact ne passe pas bien. Nous avons peur aussi pour la situation de tous les enfants dans les foyers et du personnel encadrant en sous-effectif, avec un manque de matériel de protection pour faire face à la crise sanitaire. »

Les foyers pour enfants face au confinement 

Les foyers accueillant les enfants placés ont dû établir dans des conditions difficiles le confinement imposé à la population française. La crise sanitaire impacte durement ces structures qui se retrouvent pour la plupart en sous-effectif. Bien que depuis ce lundi 23 mars, les salariés de la protection de l’enfance peuvent faire garder leurs enfants dans les établissements réquisitionnés par l’État, le personnel manque encore. Les jeunes placés dans les foyers ne profitant plus de l’école ou d’activités extrascolaires se retrouvent confinés en continu dans les établissements. 

Le personnel est encore plus sollicité et les journées particulièrement chargées comme nous l’a confié Marie, éducatrice spécialisée dans une MECS (Maison d’Enfants à Caractère Social, NDLR) en région parisienne. La jeune femme travaille dans un établissement accueillant 36 garçons âgés de 11 à 18 ans. Pour elle, un confinement trop long pourrait compliquer davantage la tâche des encadrants : 

«  Les journées sont très intenses. Les enfants n’étant pas à l’école, il faut les encadrer du matin au soir. Pour l’instant la situation est sous contrôle, mais tenir jusqu’à fin avril risque d’être délicat. Nous faisons plus de 40 heures par semaine et à ce rythme, je crains que de plus en plus d’éducateurs se mettent en arrêt. D’autant plus que laisser en confinement dans un foyer plusieurs jeunes peut créer de nombreuses tensions.

Il a fallu sensibiliser les enfants sur la gravité de la situation et tenter de les rassurer à propos de l’actualité particulièrement anxiogène. Concernant les gestes barrières, à part sensibiliser les enfants à l’hygiène des mains, il est impossible de tenir les distances de sécurité dans un foyer confiné.  »

Un confinement qui peut être brutal pour ces jeunes enfants qui voient les droits de visite de leur famille suspendus. Lyes Louffok en appelle les institutions à plus d’humanité : 

« Les droits des enfants doivent être assurés en période de crise. Il faut que ces jeunes puissent avoir un contact avec leur famille. Il faut que les encadrants leur donnent accès le plus possible au téléphone. Et, en fonction des cas et des départements, pouvoir envisager des droits de visite dans des espaces confinés. »

L’école à la maison : une mission quasiment impossible

Suite à la fermeture des écoles et des collèges, les élèves doivent poursuivre les cours de chez eux. Dans les foyers, la mise en place peut s'avérer très difficile. Dans la MECS où travaille Marie, le matériel informatique permet aux enfants de recevoir leurs devoirs. Ils bénéficient aussi de l’aide d’éducateurs scolaires et de certains professeurs qui se rendent disponibles. Mais selon la jeune femme, il est quasiment impossible de tenir un rythme soutenu d’apprentissage : 

« C’est un temps extrêmement compliqué à mettre en place en collectif. J’aide individuellement les jeunes pour leurs devoirs. Mais c’est à la bonne volonté des éducateurs. Si les enfants arrivent à bosser 30 minutes dans ces conditions, c’est déjà bien. »

Pour Baptiste (le prénom a été modifié), éducateur spécialisé dans un foyer d’une trentaine d’enfants placés en Loire-Atlantique, la situation est aussi très compliqué à gérer. Les conditions matérielles et humaines ne sont pas réunies pour appliquer la continuité de la scolarité auprès des enfants de la structure : 

«  Notre établissement ne dispose pas assez d’ordinateurs ou de tablettes afin de recevoir les devoirs des enfants ! Ce sont déjà des jeunes en grande difficulté pour certains, et nous nous retrouvons dans l’incapacité d’assurer la bonne continuation de leur scolarité ! On se sent peu considéré en tant qu’éducateur, mais ce qui me fait le plus de mal, c’est que j’ai l’impression que ces enfants sont les grands oubliés de cette crise. »

Pour Lyes Louffok, le manque de moyen pour la scolarité de ces enfants dans les foyers creuse encore plus les inégalités :

« Il faut donner à ces structures les moyens matériels et humains. C’est un enjeu crucial quand on sait que 70% des enfants placés sortent du dispositif sans diplôme. »

Pour parer à ce manque de moyen, Adrien Taquet, Secrétaire d'État chargé de la Protection l’Enfance a lancé ce jeudi l’opération « Des ordis pour nos enfants ». Il en appelle à la solidarité pour permettre à chaque enfant de l'Aide sociale à l'enfance de poursuivre sa scolarité en ligne. 

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Protection de l’enfance : penser à l’après-crise

Pour l’heure, afin de maintenir une continuité de service, le 26 mars dernier, les normes encadrant l’accueil des mineurs dans les foyers de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) vont être assouplies pour faire face aux conditions exceptionnelles de la crise épidémique. C’est l’objet de l’une des 25 ordonnances adoptées mercredi en Conseil des ministres. Ainsi ce texte permet « de déroger aux conditions minimales techniques d’organisation et de fonctionnement » habituelles. Notamment sur le niveau de qualification des professionnels et la possibilité « d’un taux d’occupation de 120% tout en veillant à maintenir des conditions de sécurité suffisante dans le contexte de l’épidémie de Covid-19 ». 

Lyes Louffok pense qu’il faudra tirer les leçons de cette crise et penser à l’après-confinement : 

« Après la crise, j’appelle à un changement radical. Notre système de protection de l’enfance a montré encore plus ses limites. Il faut une revalorisation pour les éducateurs et que le système public de protection de l’enfance redevienne l’affaire de l’État et donc soit renationalisé. Nous espérons que le débat se fera. »

Lyes Louffok a par ailleurs lancé la plateforme « SOS enfant placé » dès le début de la crise sanitaire. À travers celle-ci, professionnels, parents ou enfants placés peuvent alerter sur les difficultés qu’ils rencontrent durant le confinement. Une équipe de 20 volontaires apportent des réponses, partagent les informations pour les guider au mieux. Une plateforme avec laquelle, le jeune militant compte « avertir les pouvoirs publics en temps réel avec pour objectif, la protection de tous nos enfants »

Alexandre Desgué