france.tv

« L’instinct maternel n’existe pas »

3 min de lecture
Publié le 25.11.2019 à 12h06 
(mis à jour le 25.11.2019 à 17h07)

Sophie Marinopoulos, psychologue, psychanalyste et fondatrice de l’association Les Pâtes au beurre, nous éclaire sur un sujet tabou : le fait de ne pas aimer son bébé tout de suite.

LMDM – Pourquoi a-t-on tendance à idéaliser la rencontre entre le nouveau-né et sa mère ?

Sophie Marinopoulos - On a tendance à imaginer de jolies choses : que cela va être merveilleux, que la mère sera délivrée de toutes ses angoisses... Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’on parle de « délivrance » à l’accouchement. De plus, l’imaginaire personnel rencontre l’imaginaire collectif : notre société ne parle que de la maternité dans son versant « rencontre merveilleuse avec un bébé qui comble pleinement la mère ». Vient également s’ajouter le fait que l’on fait moins de bébés qu’avant donc cela en rajoute une couche : on veut en profiter, du fait de cette rareté.

Cet idéal est-il une norme ?

Depuis les années 80, je trouve qu’on a renforcé cet idéal, on leurre un peu les femmes en leur disant qu’on maîtrise tout grâce à la médecine de pointe et on oublie un peu la part humaine, la construction de la rencontre avec l’enfant qui n’est pas un déclic. Cette rencontre peut être merveilleuse, ou pas : on appelle ça « l’ambivalence ». C’est passé sous silence, et on constate que de plus en plus de femmes ne vont pas bien psychiquement après la naissance : 30 % environ, ça va du mal-être à la psychose grave. Les médecins font un état d’impuissance, et on commence donc à prendre cette question à bras le corps : on doit prendre soin de la femme et pas seulement de son utérus, la grossesse est aussi psychique.

Mais alors que faire si « le coup de foudre » n’a pas lieu entre la mère et son enfant ?

L’instinct maternel n’existe pas. C’est important de dire aux femmes que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de coup de foudre que cela attaque la qualité de la relation qui va se mettre en place ! C’est comme une rencontre amoureuse : parfois on a le coup de foudre, parfois pas. On entend dire : " Je l’ai trouvé prétentieux, inintéressant, et c’est mon mari ! ". Dans de très nombreux cas, la jeune mère fait face à un choc : elle n’est pas « délivrée » en voyant son bébé. D’abord elle voit ce bébé qu’elle ne connaît pas, qui peut l’effrayer, la laisser indifférente, l’angoisser. Elle attend qu’on vienne le chercher pour qu’on le fasse dormir ailleurs (une demande qui est malheureusement très mal vue d’ailleurs). Il y a de l’étrangeté au départ, et une fois que l’on a passé la barrière : la rencontre a lieu, et là on est délivré. Le lien se créé, c’est un processus.

Accouchement difficile, fatigue des premières semaines, soins, allaitement… Est-il normal d’en vouloir à son bébé dans certaines circonstances ?

Qu’une mère en veuille à son bébé est une logique normale au début. Cela peut durer plus ou moins longtemps. Je reste donc très vigilante dans ces cas-là car il faut faire attention que le bébé ne devienne pas un agresseur/persécuteur pour la maman. C’est comme cela qu’on voit des bébés malmenés, des gestes plus brusques dans la manière dont on le porte (sans s’en rendre compte), et là on sait qu’on doit aider la maman. Quand la naissance n’est pas une délivrance tout de suite, il ne faut pas laisser la mère seule toute la journée avec un bébé qui pleure beaucoup car on sait que ce n’est pas toujours facile.

Est-ce qu’il est plus fréquent d’avoir du mal à s’attacher au premier enfant ou cela sera pareil avec les suivants ?

Non cela peut arriver pour un deuxième, ou un troisième. Cela montre à quel point chaque naissance est différente, chaque enfant est différent, et la création du lien va systématiquement reposer sur une alchimie qu’on ignore à l’avance. On ne peut pas faire de prédictions avec l’humain.

Si le lien tarde trop à venir ou que l’on s'inquiète, vers qui doit-on se tourner ?

Les parents doivent apprendre à s’accepter comme ils sont. Ils ont tous de belles choses à donner à leurs enfants. On ne peut pas donner de méthode, car cela dépend du couple et du bébé qui est un acteur à part entière. Si cependant on est un peu perdu, on peut se tourner vers l’association Les Pâtes au beurre (à Nantes, Paris, Boulogne-Billancourt...), lieu d’accueil gratuit, anonyme et sans rendez-vous mais aussi la PMI, les sages-femmes, ou le psy qui est un spécialiste de la relation.

La rédaction de La Maison des Maternelles