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Fausse couche, pourquoi ce tabou ?

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Publié le 16.12.2020 à 18h45 
(mis à jour le 17.12.2020 à 15h32)

« La fausse couche est un sujet un tabou » explique le Pr Cohen, gynécologue obstétricien et spécialisé en Médecine de la Reproduction.

La première fois où elle est tombée enceinte, Aurore s'en souvient encore :

« On a commencé par me dire que j’étais enceinte, que mes Bêta-HCG [NDLR : hormones produites au cours de la grossesse] étaient positifs. 48 heures après, on me rappelle et m’explique que ça augmente mais pas assez. Tous les 2 ou 4 jours, je vais faire des prises de sang -qui ne seront jamais bonnes. À environ 9 semaines de grossesse on me fait une échographie et me dit qu’il y a bien quelque chose, que je suis bien enceinte. 2 semaines après, on recontrôle et me dit qu’il n’y a plus de rythme cardiaque. »

« D’une grande joie, c’est un petit deuil qui commence »

La jeune femme apprend qu’elle a fait une fausse couche. Le professeur Cohen, gynécologue, considère que « c’est une catastrophe quand la grossesse s’arrête. On s’attendait à tout ce qui allait se passer après puis tout s’effondre. D’une grande joie, c’est un petit deuil qui commence ».

Aurore doit prendre un traitement médicamenteux en rentrant chez elle afin d’évacuer le foetus décédé prématurément. Une étape traumatisante lors de laquelle elle estime ne pas avoir été assez suivie :

« On m’a fait une petite ordonnance pour un traitement, un petit médicament à prendre toute seule chez moi et on m’a renvoyé à la maison. Pas de suivi, pas d’accompagnement. Heureusement que j’ai ma famille, mon mari, mes amis, que je suis très entourée. On ne nous explique même pas à quel point ça va être douloureux. »

La fausse couche, un sujet tabou

Ce manque de prise en charge est un phénomène récurrent que le professeur Cohen aimerait ne jamais voir se reproduire :

« Dans mon idéal, il faudrait qu’à chaque fausse couche on propose une prise en charge par un psychologue -c’est fait dans certains centres. Il faut que le gynécologue ait conscience, on ne peut pas juste dire à la patiente de rentrer chez elle avec le médicament. Il faut aussi l’informer de ce qui va se passer. Je ne demande pas à ce que l’interne rentre avec la patiente et lui tienne la main, par contre il faut expliquer. Il faut lui dire, soit il y a le traitement médicamenteux, vous allez avoir des douleurs et vous allez saigner à la maison mais on ne touche pas à votre utérus, soit on peut faire plus simple et faire une aspiration au bloc opératoire. »

La patiente a besoin d’être rassurée, d’autant plus que beaucoup de femmes ne savent pas à quoi s’attendre. « La fausse couche est un sujet un peu tabou », même entre femmes, explique le Pr Cohen :

« Beaucoup de mes patientes disent qu’elles n’en ont jamais entendu parler autour d’elles. Aucune femme ne raconte à ses copines qu’elle est rentrée à la maison, qu’elle a pris des médicaments et qu’elle a dû saigner aux toilettes. C’est horrible mais c’est très fréquent. Il faut en parler, il faut que ça devienne un sujet public parce qu’il n’y a pas de honte à faire une fausse couche. »

Les séquelles physiques et psychologiques

Aurore fait le choix d'un curetage lors de sa seconde fausse couche, et en garde des séquelles :

« J’ai refait des fausses couches. On m’a orienté vers des spécialistes parce que mon utérus avait subi les conséquences des curetages. Il a fallu que je me fasse opérer à plusieurs reprises pour éliminer toutes les synéchies [NDLR : deux tissus de l’utérus s’accolent entre eux anormalement] qui avaient envahi mon utérus. »

De plus, les conséquences psychologiques peuvent être extrêmement douloureuses :

« Après 4 fausses couches et plusieurs opérations de l’utérus, la question de réessayer commence à se poser sérieusement parce que moralement et physiquement on en peut plus. Il y a un gros côté de culpabilité pour moi parce que j’ai l’impression que c’est de ma faute si ça ne marche pas, c’est mon corps, mon mari pourrait déjà avoir des enfants avec quelqu’un d’autre. »

« Aujourd’hui c’est encore compliqué »

Après cette longue série de fausses couches, Aurore et son mari on décidé « de tout arrêter ». Jusqu’au jour où elle se lève une nuit, sentant que quelque chose cloche :

« Quand on a un parcours de grossesse comme le mien, on a toujours un test de grossesse dans le tiroir. Un jour je vais le chercher et j’ai à peine fini que le test clignote et les deux lignes apparaissent. Mon mari dort et j’éclate en sanglots. Je pleure de désespoir parce que j’ai peur que ça recommence. C’est la décente aux enfers, c’est les prises de sang toutes les 48 heures. Ça a été très difficile. On n’a rien acheté, on n’a pas trouvé de mode de garde, pas de prénom. On avait peur de se projeter parce que jusqu’à la naissance on s’est dit que ça pouvait s’arrêter. Mais ça ne s’est pas arrêté. »

Malgré la naissance de son fils Aurel il y a 3 mois, elle garde des séquelles psychologiques de toutes ces fausses couches :

« Aujourd’hui c’est encore compliqué, je me suis rendu compte que je pensais avoir fait le travail de deuil de toutes ces fausses couches mais elles surgissent encore. »

La rédaction de La Maison des Maternelles