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Enfants placés : une journaliste enquête pendant 2 ans sur la protection de l'enfance

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Publié le 22.04.2021 à 16h06 
(mis à jour le 27.04.2021 à 15h17)

Marie Vaton est journaliste. Pendant 2 ans, elle a enquêté sur les enfants placés, puis écrit le livre Enfants placés, il était une fois un naufrage aux éditions Flammarion, où elle tente de mieux comprendre l’opaque système de l’Aide Sociale à l’Enfance.

LMDM : Comment en êtes-vous venue à enquêter sur ce sujet ?

Marie  Vaton - En 2014, j’ai commencé à m’intéresser au sujet des enfants placés suite à la lecture du livre de Lyes Louffok, que j’ai pu rencontrer. De fil en aiguille, j’ai commencé à écrire plusieurs enquêtes. En 2018, on était en pleine grève des travailleurs sociaux. Je découvre alors une tribune des juges pour enfants de Bobigny, qui écrivent qu’ils sont devenus les juges de mesures fictives, car les délais d’applications sont trop longs. Parallèlement, à Lille, des centaines de travailleurs sociaux étaient dans les rues, pour expliquer leurs difficultés. J’ai rencontré des assistantes sociales dans le 93, qui m’ont raconté l’histoire poignante d’une petite fille pour laquelle elles avaient signalé des maltraitances, mais le parquet ne se saisissait pas du signalement. Puis j’ai reçu des dizaines de témoignages : de magistrats, assistantes sociales, psychologues scolaires, familles d’accueil, éducateurs, qui m’ont dit : "Venez voir comment cela se passe chez nous, moi j’ai telle situation, moi j’ai dénoncé ceci ou cela"… J’ai été submergé par un flot d’informations, et je me suis dit qu’il y avait là quelque chose d’important. C’est ainsi que j’ai commencé la série journalistique "Informations préoccupantes" où je racontais, comme des signaux d’alerte, les témoignages de toutes ces personnes.

Comment votre enquête a t-elle été perçue par les travailleurs sociaux ?

Pas tellement bien, au début. Déjà, beaucoup de travailleurs sociaux sont soumis à un devoir de réserve. Et puis, une grande méfiance envers les médias, car souvent on s’intéresse à eux via des faits-divers. Des faits divers, qui en fait, n’en sont pas : un enfant est violé toutes les heures, 2 enfants meurent chaque semaine sous les coups de leurs parents, 36% des enfants décédés étaient déjà suivis par l’ASE (Aide Sociale à l'Enfance, NDLR). Les journalistes s’emparent de ces faits-divers, parfois avec peu de précautions, et les travailleurs sociaux sont souvent montrés du doigt. Dans l’affaire Marina par exemple (l’affaire Marina est une affaire judiciaire française liée au décès de la petite Marina Sabatier, 8 ans, en août 2009 et à la suite de sévices infligés par ses deux parents, au terme d'une vie de maltraitances, NDLR) de nombreux signalements avaient été faits, la petite fille était suivie par les services sociaux, qui ont été trompés par les parents, il y eu un énorme turn-over des éducateurs… La faillite de tout le système de la protection de l’enfance était manifeste, pour cette affaire et bien d’autres.

Comment expliquer cette faillite ?

Dans l’affaire Marina et d’autres, on se demande comment cela a t-il pu arriver. On imagine que les travailleurs sociaux, les éducateurs, font mal leur travail. J’ai voulu comprendre : c’est beaucoup plus compliqué que ça. Il y a les éducateurs qui se sentent maltraités par les départements, abandonnés, débordés, incompris par leur hiérarchie, en burn-out car ils ont l’impression de ne pas réussir à protéger les enfants dont ils ont la charge. Les départements vont accuser le gouvernement de ne pas être épaulés, de ne pas avoir d’argent. Il y a de grosses disparités entres les départements, car 101 départements = 101 politiques différentes. Les familles d’accueil se sentent aussi beaucoup montrées du doigt, elles sont mal payées (1200€ par an et par enfant), sont scrutées par les départements… Les juges pour enfants ont l’impression d’être « la troisième roue du carrosse » de la justice française, ils sont débordés. Tout le monde se renvoie la balle et a l’impression d’être maltraité, ça crée quelque chose de très opaque. C’est compliqué de jeter le pierre à quelque chose en particulier. C’est un système à bout de souffle, avec malgré tout beaucoup de professionnels qui aiment leur métier.

D’où viennent les dysfonctionnements ?

Il y a une cacophonie générale, qui crée des délais de mesure de protection qui sont extrêmes. Pour vous donner un exemple, un enfant qui se confie sur des viols qu’il subit -il faut déjà savoir que la parole de l’enfant sur ses maltraitances est extrêmement rare- il peut se passer 18 mois avant qu’une mesure de protection soit mise en place. J’entends des éducateurs en larmes sur ce sujet : l’enfant, pendant 18 mois, s’est senti trahi, il a parlé mais rien n’a été fait, d’autant qu’il a pu continuer à subir les violences pendant ce temps là. Ce sont des vies d’enfants qui sont brisées. Il y a aussi les maltraitances en foyer, le manque de place en famille d’accueil et en foyer. On enlève un enfant d’une situation de maltraitance familiale, mais on le remet dans une autre situation de maltraitance institutionnelle. On met des mineurs seuls dans des hôtels, livrés totalement à eux mêmes. Des mineurs non accompagnés se suicident…

Il y a des choses qui évoluent dans le bon sens ?

On a l’impression que le gouvernement veut mettre le sujet sur la table. Le gouvernement veut aussi mettre fin, à l’horizon 2022, aux sorties sèches à 18 ans (afin que les jeunes continuent à être suivis à leur majorité par l’Aide Sociale à l’Enfance, NDLR). J’ai visité des villages d’enfants où les enfants sont choyés. Il y a des foyers qui essayent de penser l’accueil différemment, par exemple, en mettent en place des appartements où les adolescents apprennent l’autonomie, avec des prises en charge très individualisées. Il y a beaucoup de professionnels qui réfléchissent à comment proposer une meilleure prise en charge. Il y a aussi la loi 2016 qui est mieux pensée qu’auparavant, même si elle peine encore à être appliquée.

Enfants placés, il était une fois un naufrage aux éditions Flammarion, 19€.

Marion Cousin