france.tv

Éducation non-sexiste : 4 clichés à déconstruire d’urgence

5 min de lecture
Publié le 04.03.2021 à 12h11 
(mis à jour le 10.03.2021 à 09h32)

Amandine Hancewicz et Manuella Spinelli, auteures du livre « Éduquer sans préjugés » nous éclairent sur les a priori sexistes qui peuvent exister dans l'éducation de nos enfants. 

Jouets, sport, accès à la parole, émotions, rapport au corps... Dans leur ouvrage Éduquer sans préjugés, aux éditions JC Lattès, Amandine Hancewicz et Manuella Spinelli passent en revue les différentes situations sexistes auxquelles sont confrontés tous les parents dans l'éducation de leur enfant. S'appuyant sur leurs témoignages, elles tentent d'apporter des pistes de réflexions pour mieux y répondre, âge par âge, et sans injonctions. 

Jouets de filles, jouets de garçons

Est-il si difficile d'offrir une poupée à un petit garçon ? À en croire les témoignages lus dans Éduquer sans préjugés, dégenrer les jouets n'est pas une mince affaire. Manuella Spinelli raconte :

« Encore aujourd’hui, le domaine des jouets est peut-être un des plus genrés dans l’éducation des enfants. Il existe un monde ludique « de garçons » et un monde ludique « de filles ». Les jouets qu’on propose aux garçons sont plus variés, nombreux, stimulent la motricité, le rapport avec le groupe et le monde extérieur. À l’inverse, les jouets proposés aux filles se concentrent sur 3 domaines : maternage, activité domestique, et domaine esthétique. Ils sont plus limités en nombre, moins variés.

Le problème avec cette binarité, c’est qu’on pousse les enfants à développer des rôles de genre traditionnels. Les jouets sont des outils d’apprentissage de nos enfants, ils développent des compétences qui sont différentes. Donc, par exemple, quand on empêche un garçon de jouer avec une poupée, ce qui arrive encore, on va l’empêcher de développer certaines compétences. »

Sport de filles, sport de garçons

Amandine Hancewicz explique qu'il existe un héritage historique qui genre les sports :

« Pendant très longtemps, on a voulu magnifier le corps masculin, du soldat, par le sport. Et les activités pour les femmes étaient celles qui respectaient les normes de beauté en vigueur : il ne fallait pas trop bouger, ni transpirer… Il fallait prendre soin d’un corps destiné à procréer. Et donc il y avait des idées de sport dangereux, où il ne fallait pas sauter etc… C’est un peu les ancêtres des « sports féminins » d’aujourd’hui. »

Dans l'ouvrage, certains parents racontent qu'ils essayent de montrer d’autres exemples à leurs enfants. Certains interpellent leurs élus locaux pour leur demander de former les professionnels à la mixité, mais aussi de ne pas être dans les remarques stéréotypés. Car, explique Amandine Hancewicz, mixité ne veut pas dire égalité :

« La mixité n’est pas garantie d’égalité. On peut avoir un groupe mixte et entendre des remarques comme : « Attention tu vas te faire mal » aux petites filles ou « C’est bien tu es fort » aux garçons. »

Émotion de filles, émotion de garçons

« Un garçon, ça ne pleure pas » ; « Une fille, ça ne crie pas » : les clichés sexistes concernant les émotions sont encore nombreux aujourd'hui, comme le relate Manuella Spinelli :

« Nous avons reçu des témoignages sur les réponses différentes que l’on a face aux émotions si elles viennent d’un garçon ou d’une fille. Ce ne sont pas les émotions qui sont genrés, mais notre réponse à celles-ci. On ne permet pas la même expression aux garçons et aux filles.

La colère par exemple est une émotion assez interdite chez les filles et les femmes. Il y a une étude intéressante à ce sujet : des adultes confrontés à une photo d’une femme en colère n’arrivaient pas à dire qu’elle était en colère, ils la décrivaient comme triste ou déprimée. On n’est tellement pas habitué à voir une fille en colère qu’on ne reconnait pas cette émotion. Une petite fille qui se met en colère casse le genre féminin traditionnel, qui veut les petites filles comme douce, câline, mignonne. La grossièreté est aussi beaucoup plus tolérée chez les garçons, presque perçue comme un rite de passage. Pour les garçons, la tristesse, les larmes sont plus interdites. La réaction du groupe va être différente. » 

Parole de filles, parole de garçons

L’accès à la parole, genré ? Oui, répondent Amandine Hancewicz et Manuella Spinelli dans leur ouvrage. Manuella Spinelli précise :

« Ça peut paraitre bizarre parce qu’on pense tellement les enfants comme des êtres spontanés, qu’on a du mal a se dire qu’a 2 ou 3 ans ils commencent à avoir une approche de la parole publique qui n’est pas due au hasard. Dès l’école maternelle, on voit qu’on assiste à 2 mouvements qui sont opposés et bien liés. On valorise la parole des garçons alors qu’on néglige celles des filles. Par exemple, par le biais des interruptions. Les garçons coupent la parole des filles et lorsqu’ils le font ils ne sont presque jamais rappelés à l’ordre. Au contraire, on rebondit sur ce qu’ils disent, ce qui légitime cette façon de procéder. Les filles sont plus souvent interrompues et moins sollicitées lorsqu’il s’agit de répondre à des questions, par exemple. Cette problématique de gestion de la parole se retrouve dans notre vie d’adulte. Combien de femmes ont fait l’expérience d’être interrompue pendant une réunion ? Le phénomène est tellement répandu qu’il a même un nom « le Manterrupting ». On éduque nos enfants à gérer la parole différemment et à accepter cette répartition inégale.» 

Dans le livre, les parents racontent comment ils abordent notamment cette problématique. Plusieurs « stratégies » existent mais ce qui est important, c'est de travailler à une répartition égale de la parole dès l’enfance. Certains parents proposent :

  • De faire attention à leur propre attitude par rapport à la parole, au travail, avec des amis, à la maison.
  • De valoriser plus la parole des filles.
  • De rappeler plus souvent à l’ordre les garçons lorsqu’ils interrompent.

Éduquer sans préjugés, aux éditions JC Lattès, d'Amandine Hancewicz et Manuella Spinelli, 19€.

Marion Cousin