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Comprendre la bipolarité juvénile

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Publié le 16.03.2022 à 18h29 
(mis à jour le 23.03.2022 à 09h22)

Caline Majdalani, psychologue clinicienne au Centre des Troubles Anxieux et de l’Humeur à Paris, spécialisée dans la prise en charge de la cyclothymie chez l’enfant, l’adolescent et l’adulte répond à nos questions.

LMDM - On parle – selon les experts - soit de « cyclothymie » soit de « bipolarité juvénile ». Quel que soit le terme employé, quels sont les principaux symptômes qui doivent alerter les parents ?

Caline Majdalani : Déjà, c’est souvent un semble de signes qui alertent, pas un signe isolé. Ce qui ressort principalement :

  • Les soucis émotionnels : les crises de colères extrêmes, qui durent plus de 30 minutes et sont difficiles à gérer, canaliser, qui prennent des dimensions violentes, dans des déferlements très difficiles. Ce n’est pas du tout la petite frustration du quotidien de tous les parents. On parle « d’orage émotionnel » : on n’arrive pas à contenir l’enfant. Ce n’est pas une question d’éducation, ou des parents qui n’arrivent pas à poser de limite.
  • Les variations d’humeur, qu’on peut voir de manière ponctuelle, mais aussi des dépressions : l’enfant est triste, il s’isole, il est grincheux, irritable, est collé aux écrans, ne veut pas participer à la vie de tous les jours.
  • Il peut y avoir des périodes d’excitabilité, c’est rare chez les enfants mais ça peut exister : l’enfant devient une vraie pile électrique, il a plein d’idées…
  • C’est l’ensemble de signes qui vont faire penser à une bipolarité, mais aussi la fréquence et l’intensité : à quel point on le vit au quotidien ? Chez les enfants, ce sont plutôt des micro-phases, ce n’est pas forcement très visible au quotidien. Le cerveau de l’enfant est encore trop immature à manifester tel que chez les adultes. C’est pour cela qu’on parle plutôt de cyclothymie chez les enfants plutôt que de bipolarité au sens de l’adulte.

Pourquoi certains pédopsychiatres sont aussi réticents à poser un diagnostic sur un enfant de moins de 15 ans quand tous les symptômes sont réunis depuis plusieurs années. ?

Effectivement tous les experts ne sont pas d’accord. Tout dépend du référentiel théorique auquel on se réfère pour faire un diagnostic. Si c’est le référentiel classique alors vous ne pouvez pas poser un diagnostic de bipolarité juvénile. Si vous avez un référentiel différent, plus évolué, qui tient compte de manifestations moins classiques, vous pouvez diagnostiquer. Pourquoi ? Parce que les symptômes de la bipolarité ne sont pas les mêmes chez l’adulte et chez l’enfant. Si pour rechercher de la bipolarité juvénile on applique au sens strict le diagnostic de la bipolarité chez l’adulte alors on peut passer à côté de beaucoup de choses. Chez l’adulte, on décrit des phases très nettes et plus ou moins longues qui rompent avec le fonctionnement habituel : des symptômes dépressifs pendant un certain temps, et puis à d’autres moments de l’euphorie par exemple. Le cerveau immature de l’enfant n’est pas capable d’avoir des épisodes francs comme ça. La bipolarité juvénile ressemble plus à de la cyclothymie adulte c’est-à-dire des micro-phases en permanence, dues à une instabilité émotionnelle de nature.

Quand on a un diagnostic de bipolarité juvénile, est-ce que la prise de traitement est systématique ? Et si c’est le cas, est-ce que nos enfants vont devoir prendre des traitements toute leur vie ?

Non, ce n’est pas systématique. On fait tout notre possible pour éviter ou – si ce n’est pas possible – retarder au maximum la prise de médicaments. Pour cela on accompagne les enfants (dans la régulation de leurs émotions) ET les parents (dans la gestion de l’enfant et ses colères) en thérapie. Tout ça avec un thérapeute qui comprend les parents : c’est primordial. Si vous allez voir un psy et que vous vous sentez jugés, c’est que ce n’est pas la bonne personne et qu’il/elle n’est pas sensibilisé(e) au sujet. Après pour la médication, il faut toujours peser la balance bénéfice/risque : personne n’aime les traitements, mais la question est « que peut-on faire pour que l’enfant se développe au mieux avec le moins de conséquences possibles ? ». La bonne nouvelle est que les traitements ne sont pas toujours à vie. C’est au long cours oui, mais tout va dépendre de chaque personne : le traitement est donné le temps que l’équilibre soit atteint que – pendant cette accalmie – l’enfant puisse faire ses apprentissages (réguler ses émotions, travailler ses compétences relationnelles...).

Caline Majdalani a co-écrit les livres « Cyclothymie - Troubles bipolaires des enfants et adolescents au quotidien » et « J'apprends à gérer ma cyclothymie » aux Éditions Josette Lyon.

La rédaction de La Maison des Maternelles