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« Certains enfants n’ont pas seulement envie de retourner à l’école, ils en ont besoin. »

Publié le 27.05.2020 à 13h35 
(mis à jour le 27.05.2020 à 17h58)

Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale explique à LMDM l'importance pour les enfants de reprendre le chemin de l'école, dans la mesure du possible.  

LMDM - Pourquoi selon vous, était-il important que les enfants retournent à l’école le 11 mai dernier ?

Stanislas Dehaene - Certains enfants n’ont pas seulement envie de retourner à l’école, ils en ont besoin. Pour leur cerveau en développement, chaque jour compte. Et 2 mois, c’est une période excessivement longue pour un enfant. C’est l’équivalent de la période des grandes vacances qu’ils ont vécu. Avec, pour la majorité d’entre eux, des contacts avec leur école, mais des contacts qui sont très différents. Et puis, il ne faut pas oublier que pour certains l y a eu une réelle déconnexion avec la scolarité. On estime à 4 ou 5 % le nombre d'enfants qui n’ont plus eu de contact avec l’école, par manque de matériel ou de motivation.

Donc il est très important de reconnecter car on sait que cette déconnexion peut avoir des conséquences importantes. Si l’on prend l’exemple des grandes vacances, durant cette période les inégalités augmentent. C’est-à-dire que le score cognitif des enfants de familles défavorisées n’augmente pas pendant les vacances, voire diminue. Ce qui est catastrophique. Cela veut dire qu’il y a une perte de mémoire de l’école pendant une période aussi longue.

Quelle est la priorité pédagogique, actuellement, dans les petites classes ?

Je crois que chaque discipline doit revenir à ses fondamentaux et ne pas nécessairement couvrir tout le programme. Mais avoir quelques éléments clés. Par exemple : le nombre, ou la géométrie, la mesure de l’espace en mathématiques. Et puis, second point très important c’est d’avoir une notion de motivation des apprentissages. C’est peut-être ce qui a le plus manqué aux enfants : cette motivation, cette difficulté à arriver à se mobiliser pour apprendre alors que l’on est seul ou avec son frère, ou sa sœur d’un autre âge. Donc il faut arriver à donner aux élèves des activités qui sont peut-être plus étendue sur la durée, plus diverses que d’habitude et moins focaliser sur tel ou tel exercice, mais leur donner envie. C’est d’ailleurs vrai pour le temps normal de l’apprentissage. On sait que donner un but aux enfants, expliquer quel est le but de l’enseignement, cela peut les aider et maximiser la possibilité que l’apprentissage soit réussi.

On a l’impression que l’école s’est un peu réinventée pendant ces 2 mois et demi. À l’échelle de l’histoire de l’école, ce qui vient de se passer est important ?

Je pense qu’il y a eu énormément de choses positives qui vont rester. Et l’Éducation nationale est en train de faire ce travail, qui consiste à voir ce qui a très bien marché. Nous appelions, avec le Conseil scientifique que je dirige, à une mobilisation de tous les acteurs pour l’éducation, et on l’a vue. On a vu par exemple une reconnexion des enseignants avec les parents dans de très nombreux cas, ainsi que la mobilisation des parents pour qu’il y ait un apprentissage 7 jours sur 7. Pour tout ce que l’on sait de l’apprentissage dans le cerveau, c’est absolument fondamental. Donc je crois qu’il y a des choses comme cela qui vont rester.

Il y a évidemment eu des difficultés avec le numérique. On s’est rendu compte que les enseignants n’étaient peut-être pas suffisamment formés. Il faut aussi que l’institution leur donne les moyens, d’avoir un ordinateur approprié pour résister au temps de connexion. Ce n’est pas forcément évident. Et puis qu’ils reçoivent une formation à ces logiciels. Tout ceci fera l’objet d’États généraux du numérique à l’Éducation nationale en novembre. Et je pense que l’on ressortira avec des recommandations beaucoup plus précises sur la manière dont la maison peut compléter ce qui se passe en classe.

Concernant les interactions sociales des enfants. C’est un problème de n’avoir vu personne, mis à part ses frères et sœurs, pendant 2 mois ?

C’est une des raisons majeures qui fait qu’il est important de retourner à l’école maintenant, le plus possible. Ce n’est pas seulement une question de voir des visages. Parce qu’on a dit beaucoup que ce serait difficile pour les enfants de voir le bas du visage caché. Ce n’est pas tellement un problème je pense, sauf pour les tout-petits, car la reconnaissance des visages se met en place rapidement dans le cerveau. Mais c’est vraiment les interactions sociales qui sont importantes. C’est ce que l’on appelle le cerveau social, c’est-à-dire, la capacité d’interagir avec d’autres et par ce biais-là d’apprendre. Il y a énormément d’apprentissages informels qui se passent à l’école et pas seulement d’apprentissage scolaire. Et ça c’est irremplaçable.

Durant cette période où les adultes sont obligés de porter des masques, qu’en est-il des enfants qui entendent mal et pour qui il est très important de voir la bouche bouger ?

Cela fait l’objet d’un rapport qui vient d’être mis en ligne sur le site du Conseil scientifique et de l’Éducation nationale. Effectivement, on attire l’attention sur le fait que les enfants sourds ou malentendants ont vraiment besoin des indices sur la bouche. Si je cache ma bouche c’est beaucoup plus difficile de voir les phonèmes que j’articule. C’est important pour tous les enfants d’ailleurs. Dès qu’il y a une situation de bruit, et c’est souvent le cas en classe, il ne faut pas hésiter à amplifier le son lorsque l’on dispose d’appareils appropriés, et surtout de bien voir l’enseignant. Nous recommandons donc en particulier, l’usage d’écrans transparents plutôt que de masques, à chaque fois que c’est possible et dans des conditions de sécurité autant importante que possible.

Mais on sait qu’il y a très peu de contagion à l’école, que le risque est assez minime et il faut que les enfants aient un enseignement avec tous les indices articulatoires dont ils ont besoin.

La rédaction de La Maison des Maternelles